Filière karité : comment l’augmentation des prix entraine un accaparement de la filière par les hommes au détriment d’un secteur historiquement féminin
Au Sahel, alors que les femmes, piliers historiques de la production de karité, continuent d’assurer la collecte et la transformation, elles voient leur accès à la ressource et à la valeur progressivement remis en question. Portée par la montée en puissance du karité sur les marchés internationaux, la filière voit l’arrivée croissante de nouveaux acteurs masculins qui accapare les bénéfices liés à l’augmentation des prix. Dans ce contexte récent et en pleine évolution, la question centrale devient celle du partage du pouvoir économique au sein d’une filière désormais stratégique.
Une transformation silencieuse
Chaque année au dans la zone sahélienne, à l’aube de la saison des pluies, les femmes sillonnent les champs et les parcs à karité ramassant les fruits qu’elles transforment en amandes, puis en beurre, comme elles l’ont toujours fait.
Derrière cette continuité apparente, la filière connait une transformation silencieuse mais profonde. Depuis que le karité s’est imposé comme une matière première stratégique sur les marchés internationaux, les équilibres traditionnels se recomposent. Ce qui relevait autrefois d’un espace économique largement féminin attire désormais de nouveaux acteurs, des hommes, mais aussi des réseaux commerciaux plus structurés et parfois transnationaux complexes qui éloigne les femmes du marché.
Une ressource sous pression : l’irruption des hommes
L’entrée croissante des hommes dans « l’affaire du karité » ne relève pas du hasard. Elle est s’explique par l’augmentation des revenus du karité. Là où l’activité était considérée comme peu rémunératrice, elle devient de plus en plus attractive.
Les signaux observés sur le terrain sont révélateurs de tensions émergentes :
- Pratiques de collecte nocturne organisées par des hommes pour devancer les femmes sur les zones de ramassage ;
- Recours à de jeunes garçons pour accélérer le décorticage des amandes, au moment même où les femmes sont mobilisées dans les travaux agricoles.
- Contrôle accru sur les zones de collecte autrefois libres et accessibles à toutes.
Ces dynamiques, encore ponctuelles et localisées, traduisent néanmoins une évolution structurelle : le karité n’est plus seulement une ressource exploitée, il devient une ressource disputée.
Un paradoxe : produire sans contrôler la valeur
Malgré ces transformations, les femmes conservent la maitrise des étapes les plus exigeantes en travail : la collecte des noix et leur transformation en amandes. Elles restent les véritables piliers productifs de la filière. Cependant, cette maitrise s’arrête aux portes du marché.
La commercialisation des amandes échappe largement à leur contrôle. Elle est dominée par des commerçants majoritairement des hommes ou des réseaux structurés qui fixent les prix. Dans ce système, les femmes se retrouvent en position de faiblesse. Elles produisent, mais ne décident pas. Elles portent la filière sans en maitriser les débouchés et subissent des prix souvent imposés, dans un contexte de forte concurrence et d’asymétrie d’information. Ce déséquilibre est aujourd’hui au cœur des enjeux d’équité dans le karité.
Régulations nationales et effets inattendus
Les récentes mesures d’interdiction d’exportation des amandes au Burkina Faso, bien que visant à promouvoir la transformation locale, produisent des effets contrastés sur le terrain. Dans les zones frontalières, comme la Sissili par exemple, ces mesures ont involontairement stimulé des circuits parallèles d’approvisionnement.
Des réseaux commerciaux, parfois transnationaux, s’appuient sur des intermédiaires locaux dont l’ancrage social dans les villages devient un levier stratégique. Ces intermédiaires mobilisent leurs relations de proximité pour accéder aux amandes de karité en contournant les règles locales ou les dispositifs de régulation officiels naissants.
Cette reconfiguration involontaire des flux intensifie la concurrence pour l’accès aux amandes. Une concurrence qui se répercute directement sur les femmes, premières productrices mais dernières décideuses.
Repenser la filière : intégrer sans exclure
La question de l’accès et du contrôle des femmes au karité ne peut plus être abordée uniquement sous l’angle historique ou culturel. Elle devient une question d’organisation de la filière, de régulation économique et de gouvernance territoriale.
Dans le cadre du programme Equité, des coopératives ont aménagé des parcs à karité pour assurer une gestion participative de la ressource en karité et pérenniser la place des femmes dans la filière.
En s’inspirant de pratiques paysannes agroécologiques identifiées dans leurs coopératives ou leurs réseaux (via notamment les échanges entre les coopératives des plateformes nationales de commerce équitable et de la sous-région) et en concertation avec les acteur·rices du développement agricole et rural de leur territoire, les coopératives ont choisi comme stratégie l’aménagement et la protection des parcs à karité pour répondre aux enjeux économiques, environnementaux mais aussi sociaux qui pèsent sur la filière.
Cette stratégie s’appuie sur la concertation et mobilisation multi-acteur·rices en créant des espaces de discussion où la diversité des acteur·rices est représentée pour identifier les leviers pour l’aménagement et la protection des parcs à karité : agriculteur·rices et éleveur·euses, communautés locales, associations de jeunes, collectivités territoriales, services décentralisés de l’environnement et de l’agriculture (dont Eaux et Forêts), autorités coutumières, tradipraticien·nes se sont mobilisés pour aménager et protéger les parcs à karité.
Article de capitalisation sur les parcs à karité à retrouver ici.
Cette gestion participative participe à renforcer les coopératives féminines structurée qui permette d’assurer un pouvoir économique des femmes sur la commercialisation. Le commerce équitable est essentiel dans ce processus pour assurer un dialogue transparent dans la commercialisation avec les acteurs de la chaîne de valeur et valorisr mieux leurs efforts.
En définitive, la filière karité se trouve aujourd’hui à un point d’inflexion. Son attractivité économique ouvre des opportunités, mais elle expose aussi à des risques d’exclusion pour les femmes qui en ont historiquement porté son développement.
Le véritable défi n’est plus seulement de produire ou de commercialiser le karité, mais d’organiser l’accès à la valeur et les bénéfices de manière plus équitable et durable.
Pour en savoir plus sur les défis de la filière, retrouvez cette publication scientifique de l’université de Copenhague, Francois Questiaux, Mariève Pouliot, and Christian Lund 2025 : « Struggles over Access to Shea Trees in Burkina Fasoand Ghana ».